Le dilemme de la taxe carbone
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Le dilemme de la taxe carbone

8 février 2019
Par Mathilde BLÉZAT | Illustration par Sandrine ALLIER-GUEPIN  

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En octobre 2018, suite à la popularité d'une pétition lancée au printemps par une femme, Priscilla Ludosky, contre la hausse de la taxe sur les carburants automobiles prévue pour le 1er janvier 2019, deux chauffeurs routiers, Éric Drouet et Bruno Lefevre, appellent à une journée de blocage des routes le 17 novembre. Cet appel, relayé par d'autres personnes sur les réseaux sociaux, marque le départ d'un vaste mouvement de lutte issu des classes moyennes et populaires de province, le mouvement des Gilets jaunes. Lutte qui s'est intensifiée et étendue par la suite à d'autres revendications liées au pouvoir d'achat et aux services publics notamment : plus de justice en matière fiscale (notamment, demande de rétablissement de l'ISFL’impôt de solidarité sur la fortune a été créé sous le gouvernement Rocard en 1989, afin de financer le revenu minimum d’insertion (RMI). Sa suppression en 2018 sous la présidence d’Emmanuel Macron a donné lieu à des polémiques. Y étaient éligibles les personnes ou les couples possédant un patrimoine net taxable supérieur à un seuil donné, qui était réévalué chaque année (seuil 2016 : 1,3 millions d’euros).), hausse du SMIC et des retraites, limitation des prix des loyers, fin de la fermeture des maternités, écoles et lignes ferroviaires dans les zones rurales et petites villes...

Tous les jours depuis le 17 novembre, les Gilets jaunes bloquent des ronds-points dans toute la France. Les samedis, Paris et d'autres grandes villes de France sont le théâtre de manifestations insurrectionnelles et d'une répression policière très forte, qui fait de nombreux blessés et interpellés. En semaine, ce sont les lycéens qui se mobilisent et leurs manifestations sont également très réprimées. Des appels à la grève générale commencent également à fleurir ci et là. Aussi, même si le gouvernement a annoncé, le 5 décembre dernier, un moratoire sur la hausse de la « taxe carbone », la crise est bel et bien profonde et le mouvement de protestation ne semble pas prêt de s'apaiser.

Mais qu'est-ce donc que cette fameuse « taxe carbone » ? C'est une taxe qui existe depuis 2014 et qui a été créée dans le but de limiter les émissions de gaz liées aux énergies fossiles et ainsi lutter contre le réchauffement climatique. Elle est payée par les entreprises et les particuliers, et est comprise dans le prix de l'essence, du gasoil, du fioul et du gaz naturel. Le kérosène, le carburant des avions, bénéficie quant à lui d'une exonération, ainsi que les carburants utilisés par le transport maritime ou encore les transports en commun. Cette taxe augmente régulièrement, afin de pousser les usagers et les entreprises à réduire leur consommation : en 2014, elle était de 7 euros par tonne de CO², alors qu'elle a atteint 44,60 euros en 2018. En 2019, elle devait, avant le moratoire annoncé par l'État, passer à 55 euros par tonne de CO², et ainsi de suite, pour atteindre 100 euros en 2022.

Jusqu'en 2017, les consommateurs ne s'étaient pas rendus compte des effets de cette taxe car, en parallèle, le cours mondial du baril de pétrole avait chuté. Or, en 2018, le cours est remonté — le prix a pratiquement triplé par rapport à 2016 ! — et la hausse des prix s'est fait soudain vivement sentir. Cette brutale flambée des prix est due à un accord passé entre pays producteurs membres de l'OPEP L'Organisation des pays exportateurs de pétrole a été fondée en 1960. Elle regroupe des États qui produisent et exportent du pétrole afin qu’ils négocient avec les sociétés pétrolières sur différents sujets: prix du baril, concessions… Aujourd’hui, elle compte 15 membres : Arabie Saoudite, Venezuela, Équateur, Émirats arabes unis, Iran, Irak, Koweït, Qatar, Algérie, Angola, Gabon, Libye, Nigéria, Guinée-Équatoriale, République du Congo.: suite à l'effondrement du cours en 2014-2015, ils ont décidé collectivement de réduire leur production de pétrole, et donc l'offre disponible, afin de faire remonter les prix à partir de 2016. Cette politique devrait se poursuivre dans les années à venir car la demande s'accroît sans cesse et les producteurs décideront sans doute de continuer à limiter de la production pour se garantir d'importants revenus, d'autant que d'autres éléments géopolitiques entrent en jeu dans la détermination des prix.

En parallèle, même si l'augmentation de la taxe carbone est gelée par le gouvernement pour 2019, elle est vouée à reprendre dès 2020, dans un contexte de crise écologique grave. La question des tensions autour du prix des carburants ne sera donc pas résolue simplement. L'une des pistes de résolution du conflit sera sans doute à chercher du côté d'une différenciation entre particuliers et entreprises, de la taxation du fioul des cargos et ferrys et du kérosène des avions, de mesures de justice sociale pour contrebalancer les effets délétères sur le pouvoir d'achat des classes moyennes et populaires... afin que les personnes qui ont des difficultés à boucler leurs fins de mois et vivent dans des régions où l'usage de la voiture est, en l'état, indispensable, n'aient plus l'impression que l'on fait peser sur elles les efforts nécessaires à une accalmie de la crise climatique.

Comme l'ont scandé certaines personnes à la marche pour le climatMouvement lancé par un internaute suite à la démission de Nicolas Hulot comme ministre de la Transition écologique fin août 2018. La première marche a eu lieu le 8 septembre : 50 000 personnes ont défilé à Paris, 130 000 dans toute la France, ce qui en fait la plus grande manifestation pour le climat jamais organisé dans le pays. D’autres marches ont eu lieu les 13 octobre et 8 décembre. le 8 décembre dernier, « entre la fin du monde et la fin du mois, on ne choisit pas ! » semble être un slogan à prendre au sérieux pour sortir de la crise sociale.

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